Michel CORNU Artiste

Retour aux projets



« Ecrire et peindre, un seul mot signifiait l'un et l'autre dans l'ancienne Egypte » Louis Aragon Les Collages

Si tel est effectivement le cas, on ne sera pas étonné que je soumette les oeuvres de Michel Cornu (essentiellement les travaux sur papier ) à la vision de Franz Kafka concernant les livres. Il conviendra simplement de remplacer livres par dessins, gravures, peintures.

Citons l'auteur de La Métamorphose : « Nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un grand malheur dont nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu'un que nous aimerions plus que nous-même, comme si nous étions proscrits, condamnés à vivre dans des forêts loin de tous les hommes comme un suicide ; un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois. »
Il paraît évident que les oeuvres d'art dont parle Kafka n'ont rien à voir avec le descriptif, le décoratif, le joli ou P-anecdotique,--11•s'agit d'oeuvres vitales, essentielles, sortes de viatiques pour l'artiste comme pour celui qui les reçoit, lecteur, regardeur, collectionneur. Ainsi en est-il des travaux sur papier de Michel Cornu.

Ma première rencontre avec l'oeuvre de l'artiste colmarien remonte à 1998: choc immédiat et incontestable devant le foisonnement des lignes, l'opulence des couleurs et surtout les strates de vies vécues ou rêvées ; un chaos où il manquait un fil d'Ariane pour me dépêtrer du labyrinthe. Ce sont les dessins et les gravures qui m'ont fourni ce fil conducteur sous la forme de la ligne saccadée, rythmiquement brisée, rejetée sur les bords comme repoussée par une masse absente au milieu, de la troublante figure crispée du mendiant.
Ces itinéraires sur papier proposés aujourd'hui par la galerie Nicole Buck vont mettre en lumière les avatars et les métamorphoses de cette figure emblématique récurrente. La « hache » de l'artiste — pour en revenir à Kafka — qui « brise en nous la mer gelée » va permettre d'entamer le « bloc d'abîme » ou encore cet « infracassable noyau de nuit » qui est en chacun de nous pour qu'advienne en longues gestations et germinations le mendiant, parangon tragique du dépouillement mais aussi du désir d'élévation.

Nous assistons à l'éclosion et aux développements calligraphiques d'une véritable écriture à travers laquelle Michel Cornu se fait le scribe de la souffrance ancestrale de l'homme et du monde et jette avec rage et douceur ses métaphores picturales sur des papiers de toutes sortes : japon„ chine, papiers du Tibet, velins de Rives, Arches, papiers divers fabriqués par le maître-papetier J.P. Gouy, du kraft également, des papiers de soie, des calques synthétiques...
Ces supports pauvres ou luxueux dont — pour les derniers — la finesse et la légèreté le disputent au velouté d'une aile de papillon ou la sensualité ouatée et pelucheuse d'un pétale de fleur exotique sont également travaillés par des moyens d'une grande diversité : encre de Chine, encres de couleur, graphite, pastel sec et pastel gras, fusain, stylo à bille et crayons de couleur...Feuilles ensuite griffées, effacées à la ponceuse, toujours ce travail sur les strates avec ses épanouissements et ses gommages, ses épiphanies et ses effacements.

Et le mendiant va son chemin ; ses bras et ses jambes ont tendance à disparaître, à se dissoudre dans une rétractation fantomatique. Mais la main résiste ici et s'élève en un cri inouï, la tête se densifie là. Le corps et ses lignes se volatilisent et se transforment en une masse têtue, présente, obsédante qui remplit maintenant le vide et la béance entrevus au début.
Ce fantôme alors non encore nommé, ce gouffre insu se métamorphose en corps — tête dont la puissance repousse la lumière vers les bords. Voilà le fil d'Ariane renoué, la forme récurrente fondée en logique. Ce fil conducteur qui devient masse est le cordon ombilical qui a permis le travail de l'artiste comme on parle du travail d'une parturiente. Cette longue genèse partie de la ligne incertaine et aboutissant à la forme pleine nous permet de saisir les contours d'un rêve insensé.

Même si l'art est un produit de la société où il naît, il n'est pas possible pour autant d'en expliquer entièrement le miracle. Cette cartographie de l'intime visant à l'universel relève les plis et les replis de la mémoire enfouie.. .enfuie. De l'intranquillité dynamique de Michel Cornu sourd cette figure luttant contre sa dissolution et qui a vocation à s'élever. Les travaux sur papier de l'artiste, en leurs multiples et délectables floraisons, nous fascinent par cette magie de l'incantation. Le génie d'un créateur se mesurant à sa capacité de réveiller en nous les désirs et oublis cachés derrière les lourdes tentures des remords et de manques de lucidité ; la lucidité étant comme l'écrivait René Char « la blessure la plus reprochée du soleil. » Mais n'est pas mendiant qui veut : il faut se débarrasser de beaucoup de choses inutiles pour s'élever ...en art comme dans la vie.
Merci Michel de nous le rappeler.

Francis Meyer Janvier 2007